Quand tu moissonneras ton champ et que tu y oublieras une gerbe, tu ne retourneras pas la prendre : elle sera pour l’étranger, pour l’orphelin et pour la veuve, afin que l’Éternel, ton Dieu, te bénisse dans tout le travail de tes mains. »
Deutéronome 24.19
Le Dieu de l’oubli
J’imagine que vous êtes en pétard comme moi quand vous perdez un objet de valeur, quand par mégarde vous l’oubliez en sortant de chez vous alors que vous deviez l’emporter avec vous, ou quand vous vous rendez compte trop tard qu’il n’est plus en votre possession de retour chez vous. En vain vous cherchez à vous rappeler l’endroit où il est plus probable que vous l’ayez laissé tomber. Vous vous en voulez ensuite d’avoir pris ce détour, cette direction, cette place, cet arrêt. Si seulement vous pouviez revenir en arrière et tout corriger. Mais pourquoi Dieu a-t-il laissé de telles circonstances se produire ? Pourquoi ne vous a-t-il pas fait vous attarder un plus longtemps dans cet endroit malheureux où l’oubli aurait pu être rattrapé ?
Dans notre texte du jour, nous lisons une chose surprenante. Dieu, en donnant ses lois, préceptes et ordonnances à son peuple, avait prescrit qu’une fois dans la terre promise, dans ce « bon pays…où coulent le lait et le miel » (Exode 3.8), quand viendrait le moment d’en moissonner les terres fertiles, le peuple devait veiller à faire une chose ou plutôt à laisser faire une chose, par oubli. Il pouvait arriver qu’en coupant des tiges de céréales par exemple et en les rassemblant en des faisceaux attachés à la main ou gerbes, le moissonneur ou le propriétaire terrien ne fasse pas bien le compte de toutes ses récoltes, surtout quand celles-ci étaient abondantes. Il pouvait, en emportant les gerbes assemblées, oublier une ou deux. Il avait ordre de ne pas retourner sur les lieux pour les récupérer. Il devait les laisser à l’intention des démunis : l’étranger (le résident non-israélite, sans terre), l’orphelin et la veuve. Par cette loi agraire ancienne, encore appelée « loi de glanage », Dieu voulait enseigner la générosité sociale, la compassion envers les pauvres, la solidarité communautaire et la gratitude envers lui, en se basant sur un fait, une circonstance indépendante de notre volonté, un phénomène naturel qui échappe à notre contrôle : l’oubli.
Nous oublions. Cela nous dérange parfois. Il semble que nous ne devrions pas, surtout lorsqu’il s’agit des choses ou des possessions de valeur, des détails d’une certaine importance, des informations jugées précieuses. Bien évidemment, c’est une bonne chose d’y veiller, de se prémunir contre la négligence et l’inattention. Mais nous devons admettre que l’oubli fait partie de notre condition humaine et que Dieu ne cesse pas d’être Dieu parce qu’il permet parfois que nous laissions une chose dans l’oubli, avec ou sans toutes les précautions prises pour toujours l’avoir avec nous. C’est aussi la volonté de Dieu que nous perdions un bien, un objet de notre affection, une acquisition à laquelle nous tenons dans un but moral et spirituel qui nous échappe au moment où nous réalisons la perte. Il se peut que cet oubli serve à quelqu’un mais il sert surtout à montrer notre soumission au pouvoir souverain de Dieu, notre reconnaissance envers lui pour tous les bienfaits reçus et passés, notre dépendance envers lui pour ceux à venir. Par le moyen de l’oubli, Dieu nous éduque aussi à la générosité et au détachement vis-à-vis des choses matérielles. « Gardez-vous avec soin de toute avarice ; car la vie d’un homme ne dépend pas de ses biens, fût-il dans l’abondance », dit Jésus Luc 12.15. Enfin, l’oubli est une de ces excellentes occasions où Dieu attend de nous un attachement exclusif. Il a une valeur infiniment plus grande que tout ce qu’il nous a donné. S’il le reprend par un dépouillement involontaire de notre part, c’est pour que nous apprenions à dire avec le psalmiste : « Quel autre ai-je au ciel que toi ? Et sur la terre je ne prends plaisir qu’en toi. Ma chair et mon cœur peuvent se consumer : Dieu sera toujours le rocher de mon cœur et mon partage. » (Psaume 73.25–26)
Il t’arrivera encore d’oublier. C’est aussi cela la chair et le cœur qui peuvent se consumer. Tes facultés te trahiront encore. Ou tu laisseras tes biens ou ils te laisseront. Mais jamais Dieu ne te trahira ni ne te laissera. Il est ce qu’il y a de plus stable et de plus solide. Ses œuvres sont ce qu’il y a de plus mémorables. Il n’y a pas d’oubli plus tragique que l’oubli de ce qu’Il est et a fait pour toi, en particulier à la croix. Souviens toi tous les jours du Dieu dont le pouvoir subjugue même l’oubli. Il est le Dieu des souvenirs. Il est aussi le Dieu de l’oubli.
Sois abondamment béni(e) !
Dimanche, 19 octobre 2025 — Freddy S.

